Internet, "le grand méchant loup" ?

Questions à Pierre LACUEILLE, inspecteur d’académie, délégué académique aux Tice du rectorat de Bordeaux, et à son adjoint Alain POMIROL, enseignant.

L’école aurait-elle peur de l’Internet ?

Alain POMIROL (AP): Comment s’assurer que personne ne puisse faire de bêtises sur ce réseau? La question est d’autant plus d’actualité dans les Landes, où chaque élève de 4e et de 3e dispose d’un ordinateur portable. C’est de là que viennent les craintes… Depuis le début de cette opération, un certain nombre de sécurités ont été mises en place pour empêcher les élèves d’accéder à des sites qui n’ont rien à faire dans le collège. Il n’empêche que ces sécurités sont – comme toute procédure automatique – encore imparfaites…

Pierre LACUEILLE (PL):
L’opération landaise a éclairé de façon un peu brutale des phénomènes qui ne sont pas propres à ce département. Ce qui a le mérite de mettre en relief la relation des jeunes adolescents avec la culture numérique d’aujourd’hui, de reposer ces questions à l’école, et de nous engager à réfléchir sur les places et les responsabilités respectives de l’école et de la famille. D’autant plus que ces problématiques vont être, si ce n’est pas déjà le cas, complètement reportées sur les téléphones portables…

On en arrive pourtant à interdire aux collégiens de faire justement ce qu’ils auraient envie : consulter l’Internet en dehors des heures de cours, par exemple !

AP: Non, pas du tout ! Le principe de la mise en sécurité de l’établissement , c’est : «Tout est permis, sauf ce qui est interdit par la loi », c’est-à-dire ce qui a trait au sexe, à la pédophilie et les sites révisionnistes. Ces trois zones sont interdites, mais tout le reste est permis. Mais comme l’ordinateur est utilisé en dehors du collège, les élèves qui se connectent chez eux peuvent très bien déposer sur leur disque dur des ressources qui n’ont rien à faire à l’école et les diffuser ensuite par le réseau du collège… Mais remarquons que la même chose peut se produire à partir du moment où les collégiens disposent de téléphones portables. Nous avons affaire à des adolescents qui chercheront toujours à mettre un pied en dehors de la limite – ou alors, c’est qu’ils ne sont pas faits comme moi! Il y a donc nécessairement une éducation à faire .

Certains collégiens nous disent ne pas pouvoir se connecter à l’Internet depuis leur domicile. N’y a-t-il pas là une contradiction avec les attendus de l’opération landaise, qui étaient de favoriser l’accès à l’informatique et aux réseaux, notamment dans les familles ?

AP: Configurer les portables pour se connecter à l’internet nécessite des connaissances techniques un peu élaborées, ce qui peut expliquer certaines difficultés. Mais la connexion à l’internet reste possible. Est-elle souhaitable ? Les élus landais ont souhaité que la culture numérique parvienne dans tous les foyers – et ils y ont réussi. En même temps, ils ne voulaient surtout pas introduire une différence entre les familles qui ont la possibilité de financer un abonnement à l’internet et les autres. Il a donc été demandé aux enseignants, par respect de l’égalité des chances, de bannir, pour le travail scolaire, tout recours obligatoire à l’internet à la maison . C’est la raison pour laquelle un grand nombre de ressources sont installées sur les disques durs des ordinateurs ; les recherches documentaires qui s’avèrent nécessaires se faisant dans l’enceinte du collège. Tout se passe donc très bien tant que les collégiens sont sous la responsabilité des enseignants . Maintenant, certains chefs d’établissements interdisent toute connexion en dehors des cours, au prétexte qu’ils ne peuvent pas savoir ce qui se passe. Je considère que c’est regrettable… d’autant plus qu’il existe des solutions techniques qui permettraient de résoudre ce problème.

Concrètement, quelles sont les mesures réglementaires appliquées dans les collèges ?

AP: Depuis septembre 2005, tous les établissements scolaires doivent annexer une charte d’usage du réseau local et de l’Internet à leur règlement intérieur qui est signé, en début d’année, par les collégiens et leurs parents . Il existe des outils de vérification, a posteriori , du respect de cette charte. À partir de là, les collèges disposent des moyens d’instaurer un système gradué de sanctions . Cette charte s’applique au temps de la «vie scolaire», qui ne se réduit pas au temps des cours , mais comprend aussi des moments où on joue, d’autres où on se rencontre pour l’anniversaire du copain, etc. Et l’ordinateur, il sert pour tout ça !

Est-il interdit d’installer des jeux dans les ordinateurs?

AP: Il y a cinq ou six ans, les jeux en réseau posaient plus de problèmes qu’aujourd’hui: ils étaient souvent violents, l’intégrité de la personne pouvait être bafouée… Aujourd’hui, la diversité de l’offre nuance beaucoup ces excès. A priori, il n’y a pas d’interdiction du ministère ni du rectorat là-dessus. Par contre, un règlement intérieur d’établissement, négocié par l’équipe éducative – avec les parents d’élèves, d’ailleurs – peut très bien les interdire, pour des raisons bien définies. Il faut bien, à certains moments, serrer la vis !

PL: Le phénomène d’addiction aux jeux en ligne est, d’après les études, relativement marginal . Par contre, les deux phénomènes qui semblent prendre de l’importance sont l’exposition de soi à travers le blog , et ce que les Anglais appellent “the bedroom culture”, c’est-à-dire dire cette tendance au repli de l’individu sur son espace hyperconnecté : télévision, téléphone, Internet, etc.

Les risques ne sont-ils pas surévalués ?

PL: Non, absolument pas. L’utilisation des réseaux numériques présente à mon sens deux éléments troublants. D’une part, cette hyperconnexion permanente qui s’adresse potentiellement au monde entier, et de l’autre, cette fascination pour l’image, ce désir de posséder l’autre par son image : je filme mes camarades, je filme mes profs en cours, etc. Mais il serait injuste de stigmatiser ces phénomènes. Le besoin de rester continuellement connecté avec ses pairs est sans doute profondément lié à l’adolescence . Le blog n’a été présenté dans les médias que par son aspect le plus extrême et négatif, à travers les cas inadmissibles de professeurs filmés en cours, ou violentés, avec diffusion des images. À côté de cet usage violent, terroriste, absolument détestable de l’image, la très grande majorité des blogs est une forme d’expression, de mise en avant de soi qui peut surprendre, mais qui mérite d’être analysée. Le blog, c’est une nouvelle approche du journal, adressé à un public.

Le collège prend des mesures, il interdit. Mais comment se manifeste son action éducative ?

AP: Le B2I (Brevet informatique et Internet) – l’un des sept piliers du socle commun de compétences acquises au collège – suppose , entre autres, que l’élève ait pris conscience des risques liés à l’utilisation d’un réseau . À partir de ce moment-là, on est certain qu’une action éducative a été menée. Le B2I est basé sur une évaluation continue. Chaque élève peut demander à ses enseignants, à tout moment de sa scolarité, de valider une compétence qu’il pense avoir acquise, parce qu’il l’a mise en oeuvre au cours de son travail en histoire-géographie, en mathématiques, en art…
Actuellement dans l’académie, environ 50 % des élèves obtiennent leur B2I en fin de 3e ; les collégiens landais sont 70 % à 80 % à le faire. Il faut dire qu’avec leurs ordinateurs portables, ils sont placés dans les meilleures conditions possibles pour cela !

Pour conclure ?

PL: La digue de l’interdit ne tiendra pas ! Il faut absolument se doter d’outils de réflexion pour mieux comprendre ce qui est en jeu . Nous sommes actuellement en pourparlers avec le Conseil général des Landes pour engager une étude sociologique sur la relation des jeunes aux outils numériques: ce regard extérieur, expert et neutre devrait permettre de nourrir la réflexion des formateurs et des responsables éducatifs, afin de proposer des solutions qui ne seraient pas dans l’interdit total. Après tout, pourquoi certains élèves n’iraient-il pas consulter des résultats sportifs ? À force de marquer un interdit généralisé, on finit par éteindre toute passion possible…
J’ai vraiment le sentiment qu’il y a un saut générationnel entre les gens qui ont vécu leur adolescence avant l’internet, et ceux qui la vivent aujourd’hui. Les adolescents sont habitués à un monde du signe envahissant, et du signe bref. Il s’agit de savoir comment ils travaillent chez eux, de mieux comprendre le pourquoi de cette tendance à la dispersion, et cette difficulté de concentration qui semblent se généraliser.
Je reste convaincu que l’école doit continuer à se battre sur le terrain de la lecture, seul moyen de parvenir à un niveau de concentration soutenu . Il faut absolument éviter tout angélisme, comme toute diabolisation de ces outils . Nous devons rester vigilants, parce qu’il s’agit de la construction de la personnalité des futurs adultes . Tout cela fait partie du message éducatif que l’école, aujourd’hui, se doit d’explorer .

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